Maria Emiko, issu du groupe Simi Lab, nous a accordé une longue interview dans le quartier animé d’Harajuku à Tokyo. Après le succès de « Detox » et « Pieces », la rappeuse nous fait le bilan de sa carrière solo, de sa rencontre et son introduction dans le groupe SIMI LAB. Durant presque deux heures, Maria se livre sur une partie de son enfance et de ses motivations qui l’ont amené à se lancer dans le rap. Elle a aussi profité durant cet échange, pour donner son avis sur l’état du rap japonais actuel.

RJHH : Peux-tu nous raconter ton enfance et comment as-tu découvert la culture hip-hop ?

Maria : Je suis née dans la base aérienne de Misawa. Mon père était militaire américain et ma mère japonaise. Ma famille a déménagé en Californie quand j’avais 3 ans. A l’âge de 6 ans, nous sommes revenus au Japon, sur la base militaire de Yokosuka, car ma mère était atteinte d’une grave maladie mentale.
Nous vivions sur place et dans cette zone. Tous les enfants allaient dans une école américaine. Moi j’étais la seule à aller dans une école japonaise où je ne pouvais pas parler en anglais. Donc je subissais des moqueries des autres enfants. Dans mon école japonaise, les autres disaient que j’étais différente et que je ne ressemblais pas à une japonaise. Je n’avais donc pas d’amis sur la base où je vivais et pas non plus à l’école japonaise. 

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J’ai commencé à écouter la musique hip-hop à partir de cet âge. Je suivais des morceaux de Snoop Dogg, Dr Dre, Eminem (My name Is) à la radio. Pendant les temps difficiles, le hip-hop m’a toujours aidé à garder la tête haute et m’a rendu plus forte. Mon père détestait vraiment le hip-hop et ne voulait pas que j’écoute cette musique. Je suis restée sur la base de Yokosuka jusqu’à l’âge de 8 ans. Dès l’âge de 15 ans, je suis allée vivre avec ma mère et mon beau-père, parce que mon père nous a mis à la porte ma sœur et moi. C’était difficile de vivre uniquement avec mon père pour une fille de mon âge. 

Par la suite, j’ai fait une école de maquillage mais je n’aimais pas vraiment maquiller les autres personnes. A 19 ans, j’ai donc décidé par moi-même d’aller en Alaska dans la ville d’Anchorage, car je voulais à tout prix améliorer mon anglais. C’est ce que je souhaitais à ce moment-là. Je suis restée en Alaska jusqu’à l’âge de 20 ans. Un jour, j’ai retrouvé une photo de moi où je rappais, et le profond désir de devenir une artiste m’a envahi. Cela m’a motivé à me remettre au rap. 

RJHH: Que s’est-il passé par la suite ? As-tu commencé à écrire tes premières rimes ? Et comment as-tu rencontré les membres de SIMI LAB ?

En 2008, je reviens à Yokohama et je commence à rapper. Un an plus tôt j’avais fait la rencontre d’un membre de SIMI LAB du nom de DYYPRIDE dans un nightclub de la base militaire de Yokosuka ; un métis japonais-ghanéen. Je me rappelle lui avoir dit qu’il était vraiment mignon. 

OMSB et QN étaient les membres fondateurs de SIMI LAB et ils connaissaient DYYPRIDE. Quand je suis donc revenu, il m’a appelé car il voulait une rappeuse dans le groupe. Et c’est à ce moment-là qu’il m’a présenté QN et OMSB. Un jour QN a sorti un beat et m’a demandé de rapper dessus et lorsque nous avons mis la vidéo en ligne le CEO du label SUMMIT nous a appelé.

RJHH: Ça fait un moment que SIMI LAB ne s’est pas réuni pour un nouvel album. Êtes-vous séparés ?

Maria : Pour le moment nous avons fait deux albums, mais après Anatomy On Insane, QN est parti rejoindre le rappeur RAU DEF. Quelques temps après RIKKI nous a rejoint et nous avons sorti le deuxième album Mind Over Matter. Tous les deux mois nous nous voyons pour nos événements respectifs et ceux de SIMI LAB. 

Pour moi, le deuxième album n’était pas bon car il manquait des membres importants.
J’aime beaucoup QN et je voudrais qu’il revienne pour le troisième album que nous devons faire. Parfois, c’est tendu entre nous sur ce sujet. Je veux que QN et DYYPRIDE reviennent. C’est la condition que j’ai donnée aux autres. C’est lorsque nous sommes au complet à quatre, que nous sommes les meilleurs.

RJHH : A quel degré évalues-tu ton importance dans le groupe ? Est-ce difficile d’être la seule femme ?

Maria : J’ai beaucoup de chance d’être dans ce groupe. Je pense que si je n’étais pas là et qu’il n’y avait que des hommes, les membres seraient déjà séparés. Ma présence est importante. Je suis une personne très stricte envers moi-même et avec les autres. Ils me respectent beaucoup pour ma rigueur au travail.

RJHH : Un avis à donner sur la multitude du groupe de rap qui se forment actuellement au Japon ?

Maria : Beaucoup de personnes veulent gagner de l’argent et délaisse le côté artistique du rap. J’ai l’impression que c’est plus important de faire du théâtre que de faire de la bonne musique.

RJHH : Tu as sorti deux albums solo DETOX et PIECES respectivement en 2013 et en 2017. Peux-tu faire un bref résumé des tes deux œuvres ?

Maria: DETOX est mon premier album, je l’ai publié avec le label SUMMIT. J’étais très jeune et je voulais beaucoup de beats différents. J’y ai apporté beaucoup de style. Principalement du hip-hop, mais j’ai aussi inclus des sonorités de musique house anglaise. Les instrumentales provenaient de mon entourage ; QN, OMSB, C.O.S.A, Issue et Cherry Brown.
Dans cet album, je parle de mon enfance, du rejet ainsi que des moqueries que je subissais des deux parties (américaine et japonaise). En même temps, à l’époque, je ne voulais pas parler de ça à mes parents. C’est cette période de mon enfance qui je parcours à travers DETOX.

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En 2017, j’ai sorti PIECES que j’ai réalisé moi-même avec mon propre label FLEX CHRIST. En fait, j’étais en désaccord avec le CEO du label SUMMIT. Notre vision de la musique ne concordait plus. J’ai donc décidé de créer mon propre label. Avant la sortie de mon deuxième projet dans les bacs, beaucoup de personnes m’ont soutenu en m’apportant leur aide. J’ai senti beaucoup d’amour et c’est pour cette raison que j’ai appelé mon album PIECES.

RJHH: Quels sont les messages et les sujets que tu abordes à travers ta musique actuellement ? 

Maria : Le principal message que je veux faire passer à travers ma musique est dire que personne n’est parfait. Et je veux aussi dire à chaque personne qu’elle n’est pas seule et qu’elle doit être forte dans tout ce qu’elle fait.

RJHH : “Linda” est une chanson très originale. On a eu l’impression que tu as voulu créez une ambiance dans un style particulier ?

Maria : Linda est une chanson d’amour. Elle raconte l’histoire d’une belle femme qui rencontre un homme espagnol dans un bar de Roppongi appelé El Cafe Latino où il ne passe que de la musique latine.

RJHH: Les battles de rap sont très populaires au Japon et très importantes pour les artistes. As-tu déjà participé à l’une de ces compétitions ? Si non, aimerais-tu y aller un jour ?

Maria : Pour être honnête. Je n’arrive pas à sentir la passion et l’art du hip-hop, dans ces battles. La plupart des jeunes le font pour être célèbre et reconnu. Je pense que participer à un battle et travailler son art sont deux choses totalement différentes. Je n’ai jamais participé à ces compétitions.

RJHH : Tu as sans doute un avis sur le hip-hop japonais actuel ? 

Maria : Quand je vois tous ces artistes dans le monde entier, je pense que le hip-hop japonais a besoin de plus de travail. J’ajouterais aussi que le hip-hop aurait besoin d’être encore plus populaire au Japon, car actuellement il n’arrive presque jamais à se voir dans les charts les plus significatifs. Dans notre culture l’art n’est pas une éducation importante ; c’est une des raisons pour laquelle notre culture musicale ne s’improvise pas.

RJHH:  Aimerais-tu voyager et connaitre la musique d’artistes d’autres pays ?

Maria : Oui ! Bien sûr, j’aimerais beaucoup voyager et m’inspirer de nouvelles musiques.

RJHH : Veux-tu ajouter quelques mots pour conclure ?

Maria :  C’est vraiment fantastique et gratifiant de parler de moi ainsi que de ma musique dans un autre pays que le Japon. Je pense que Real Japanese Hip Hop est une belle opportunité.  MERCI.

 

Propos recueillis par Roger Atangana


 

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